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Société - Les statistiques libanaises ignorent les couples « illégaux »

L'orient le jour juillet 2004

« Et si on déménageait ensemble ? On verra bien ce qui se passera plus tard ! Peut-être découvrirons-nous que nous ne sommes pas faits l’un pour l’autre ! » 
De plus en plus, les jeunes fuient les liens du mariage, qu’ils considèrent comme un « piège » et une « voie ouverte au divorce » et se retournent plutôt vers des relations de courte durée qui ne supposent ni un engagement ni des obligations à long terme. Mais qui libèrent surtout des charges résultant d’un divorce.
Acculturation, refus des normes posées par une société plongée dans le réglementarisme, ou peur du contrat de l’institution du mariage ? Le concubinage, selon des sociologues, est tout cela à la fois. Il s’agit, en fait, d’un mode de vie qui permet aux jeunes de faire leur chemin avec leur conjoint avec le moins de charges possible. Une situation et une conception de la vie à deux qui poussent certains sociologues à prôner une législation souple qui réviserait le contrat du mariage ou régulerait l’union libre.
Au Liban, le problème du concubinage est d’autant plus grave que, sur le plan juridique, ce sont les enfants qui paient pour les égarements de leurs parents. Ils subissent le « vice de leur naissance », comme le soulève un avocat, et cela sur plus d’un plan. En matière successorale, à titre d’exemple, l’enfant d’un couple non musulman hérite du quart de la part qu’il aurait eue s’il était légitime. Et si l’un des géniteurs est déjà marié, l’enfant ne recueille rien, puisqu’il est considéré comme adultérin. Dans les communautés musulmanes, l’enfant naturel n’a droit à aucun héritage.
Mais comme à l’accoutumée, dans le système libanais, la loi n’est jamais appliquée à la lettre, et le concubinage prend, par conséquent, des aspects extrêmement variés. Une façon comme une autre de profiter « à la libanaise » des avantages du concubinage sans en supporter les effets juridiques néfastes.

Nada MERHI

La loi libanaise fait payer aux enfants les fautes des parents

Le code pénal libanais ne prévoit aucun article condamnant le concubinage, contrairement à l’adultère qui est sanctionné d’emprisonnement et d’amendes, selon le statut de l’homme et de la femme. Ce sont toutefois les enfants issus d’un couple vivant en concubinage qui paient pour leurs parents.
« Le statut des enfants naturels a légèrement évolué, en ce sens que la mention “illégitime” peut être supprimée de leur registre d’état civil, explique Me Ibrahim Najjar, avocat à la Cour, professeur à la faculté de droit et de sciences politiques de l’Université Saint-Joseph. Mais sur le plan pratique, en ce qui concerne le nom et les droits successoraux, ces enfants sont en situation d’infériorité. Ils subissent le vice de leur naissance. En matière successorale, à titre d’exemple, l’enfant d’un couple non musulman hérite du quart de la part qu’il aurait eue s’il était légitime (trois quarts de l’héritage). Mais si l’un des géniteurs est déjà marié, dans sa succession à lui, il ne recueille rien, puisqu’il est considéré comme adultérin. Dans les communautés musulmanes, l’enfant naturel ne reçoit rien. »
Toujours selon la loi, une maman seule peut reconnaître son enfant naturel et lui donner son nom à elle. Elle ne peut toutefois lui donner la nationalité que si sa filiation est établie.
« La pratique des tribunaux est tout à fait différente, affirme Me Najjar. En matière de jurisprudence, les tribunaux établissent en fait des distinctions. Les libéralités qui sont destinées à encourager, à établir ou à perpétuer le concubinage ou le commerce de l’amour sont ainsi considérées nulles. Mais les legs destinés à dédommager ou à mettre fin à des relations de concubinage sont validés, parce qu’on estime qu’il faut encourager la cessation des relations hors mariage. En réalité, le droit libanais, ici, ne fait que copier le droit français d’avant 1999. Le droit libanais va même jusqu’à admettre qu’un concubin adultère lègue à sa concubine le fonds de commerce qu’il entretenait avec elle et dans lequel elle travaillait à ses côtés, même si ce dernier décède en laissant une épouse et des enfants légitimes. On considère qu’il s’agit d’une juste indemnisation de la concubine qui a offert à son partenaire les plus belles années de sa jeunesse. Il faut, par conséquent, exécuter une obligation morale visant à l’indemniser. »

Schizophrénie législative
Toute la jurisprudence libanaise n’est toutefois pas établie dans ce sens. « Il existe en effet des décisions pénales qui considèrent, par exemple, qu’un homme marié et chrétien commet l’adultère s’il se convertit à l’islam pour épouser une autre femme que son épouse légitime, note Me Najjar. À ce titre, il est susceptible de poursuites et d’emprisonnement, et les enfants issus du second mariage sont adultérins. »
« Dans un système plurilégislatif et pluricommunautaire comme le système libanais, le concubinage, l’adultère, les relations hors mariage, les unions libres ou les relations parallèles au mariage officiel prennent des aspects extrêmement variés, constate-t-il. Malgré cela, la jurisprudence libanaise a mis beaucoup d’eau dans son vin et en est maintenant à indemniser la famille issue du second mariage, conclu en violation du premier, en attribuant à la seconde famille des droits même successoraux. Je veux dire par là que les textes et leur mise en application sont en déphasage complet. Tout cela marque, à l’évidence, la nécessité de réfléchir à nouveau sur le système ou l’ensemble du régime juridique qu’il faut appliquer aux unions hors mariage. »
Il s’agit, selon l’avocat, d’un sujet d’autant plus grave que la loi française a, entre-temps, évolué. Deux éléments cruciaux sont, en fait, survenus en 1999. « D’abord, la Cour de cassation a admis que l’adultère n’est pas une cause de nullité des donations entre concubins et qu’il n’y a pas d’immoralité à avantager son concubin, souligne Me Najjar. Puis la France a inauguré le PACS (pacte civil de solidarité). Il s’agit d’une union entre deux adultes, même s’ils sont du même sexe, organisée par la loi. Cette loi a subi récemment une sorte de choc en retour, parce qu’une nouvelle législation a été votée en décembre 2001 pour encourager les droits du conjoint légitime, en lui attribuant des droits successoraux qu’il n’avait pas auparavant. La nouvelle loi a de même posé un grand principe en droit français qui est celui de l’égalité des biens, c’est-à-dire que les enfants légitimes, naturels et adultérins ont dans les successions de leur père et mère exactement les mêmes droits. Ce n’est pas aux enfants de payer pour leurs parents. Le droit français n’a fait que se conformer à des directives européennes et à la Convention internationale des droits de l’enfant. »
« Actuellement, le droit libanais n’est pas du tout au même diapason que le droit français, estime Me Najjar, mais à sa manière, il essaie de colmater les brèches sans aller jusqu’à autoriser ouvertement les relations hors mariage. Pour l’instant, on ne peut rien faire au Liban. On ne peut pas légitimer l’adultère ni l’union libre. Il faudrait, par contre, autoriser les enfants à avoir des biens successoraux conséquents, c’est-à-dire beaucoup plus que ce qu’ils ont actuellement, quitte à ce que cela se fasse par étapes. Il ne faut pas que les enfants paient pour leurs parents. »
Et de conclure : « Il faut s’entendre sur les objectifs d’une législation. Mais étant donné l’environnement juridique de la législation des non-musulmans au Liban, il est très difficile de faire évoluer le droit de ces derniers lorsque celui des musulmans reste inchangé. On ne peut pas créer un îlot de tolérance dans un environnement intolérant, même si cet environnement est un univers construit de manière mensongère ou établi sur des simagrées d’ordre social. En tout cas, le Liban a toujours su cultiver une sorte de droit parallèle au droit officiel. Finalement, c’est grâce à cette schizophrénie que nous réussissons à survivre. »

Des sociologues prônent une législation souple pour contourner le concubinage

Le concubinage est un sujet qui a été mal analysé, interprété et observé du point de vue psychologique et juridique, estime M. Abdo Kahi, sociologue. « La société a été créée grâce à l’institution du mariage, devenant ainsi un espace de droits et de liens régulés par un contrat et selon lequel la femme n’est plus la propriété de l’homme comme elle l’était dans les sociétés primitives, explique-t-il. À chacun ses limites qu’il ne doit pas outrepasser. Or nous assistons dans notre société contemporaine à une perturbation des contrats de mariage qui se traduit par un taux de divorce atteignant des proportions vertigineuses, principalement dans les pays occidentaux. » Des études ont en effet montré qu’au Canada, 20 % des couples divorcent au bout de huit ans de vie commune. Ce taux s’élève à 30 % après quinze ans de mariage.
Le Liban n’est pas épargné, puisque les cas de divorce sont de plus en plus nombreux. Résultat ? « On remarque que les jeunes sont obsédés par le désir et la volonté de ne pas tomber dans le piège du mariage qui ouvre, selon eux, la voie au divorce, note le sociologue. Partant de cette constatation, le concubinage se comprend comme un mode de vie qui reflète cette crainte de l’institution du mariage et du contrat lui-même. Ce dernier demeure inchangé malgré tous les problèmes que rencontrent les couples, au moment où les contrats des sociétés arrivent à se réguler continuellement dans un effort pour surmonter les obstacles. »

Vivre la blague sexuelle
Si le statut de concubins ou de compagnons est reconnu dans les pays occidentaux, au Liban, ces couples vivent dans un « mensonge ». « Sur le plan statistique, ils n’existent pas, affirme M. Kahi. Aux yeux de la société, ce sera toujours M. Untel qui reçoit chez lui Mme Y. Quant aux démographes, ils ne réussissent pas à classifier un ménage de concubins, alors qu’en Europe et aux États-Unis, ces ménages sont officiellement reconnus. De plus, le concubinage au Liban est souvent choisi par des couples ayant déjà eu des relations ou qui sont passés par un divorce, alors que dans les pays occidentaux, il s’agit de la première expérience de vie commune, comme une substitution au mariage. Cela est principalement dû à l’insécurité sociale dans des sociétés où les jeunes préfèrent avancer dans leur vie avec le moins de charges possible. Dans notre société libanaise, ce problème se traduit par un mariage tardif : 32 ans pour les hommes et 29 ans pour les femmes. »
Les rares cas d’union libre existant au Liban se rapportent, selon M. Kahi, à une période qui précède les noces, au moment où, dans les pays occidentaux, la question du mariage n’est même pas posée, le concubinage étant un objectif en soi. « Cette situation doit nous appeler à réviser d’une manière plus profonde et plus sérieuse le contrat du mariage, qui demeure un nouvel apprentissage de la vie commune en société», remarque M. Kahi, qui conclut : « Nous constatons que nous vivons moins bien ensemble dans un couple, mais aussi dans la société. Il faut apprendre à gérer notre vie individuelle et collective avec plus d’humanisme. En Europe, les couples divorcent plus et concubinent plus. Au Liban, ils divorcent moins, mais nombreux sont les ménages qui continuent à vivre en désaccord pour épargner les enfants. Souvent, c’est leur vie et celle des enfants qui sont brisées. Au Liban, les jeunes ne veulent plus se marier. Ils vivent alors la blague sexuelle et s’amusent. La société libanaise est moins avertie sur l’acuité du problème du mariage. Mais il existe, puisque les jeunes ne se marient plus. En Europe, ils sont tombés en plein dans le problème. Nous l’avons évité, mais il est tout aussi pesant. »

Retour au règne animal
Une acculturation antagoniste. C’est ainsi que M. Michel Abs, sociologue, chargé d’enseignement à la faculté des lettres et des sciences humaines de l’Université Saint-Joseph, définit le concubinage. C’est un moyen auquel ont recours les jeunes pour s’affirmer, se révoltant ainsi contre la société, plongée dans le réglementarisme. « Pour d’autres, le concubinage est un moyen de s’affirmer dans la modernité vis-à-vis de la société occidentale, ajoute-t-il. Il s’agit, à leurs yeux, d’une façon de vivre une relation pleine sans avoir recours à un cadre social. Dans cette façon de penser, nous décelons également la révolte contre les conventions sociales. »
M. Abs considère que le problème du concubinage revêt un aspect législatif. « Il s’agit de couples qui vivent en dehors des normes, qui réfutent les valeurs sociales et qui seront sujets à la rumeur, aux critiques et au rejet, signale-t-il. Le vrai problème prend toutefois une dimension socio-juridique, si cette relation aboutit à la naissance d’enfants. À mon avis, le concubinage ne se pose pas en termes d’atteinte à la pudeur publique, que je considère d’ailleurs comme obsolète. Je rejette le concubinage dans la mesure où il prend une dimension négative affectant des groupes sociaux, c’est-à-dire les enfants. Ces derniers seront en fait traités comme bâtards ou illégitimes. Un stigmate qu’ils porteront toute leur vie, d’autant que nous vivons dans un pays de commérages et de rumeurs. Sans oublier que, sur le plan juridique, ils n’héritent pas. Il en est de même pour la femme. »
Le sociologue réfute le concubinage dans sa forme la plus libérale, estimant qu’un contrat devra réglementer cette relation. L’idéal demeure à son avis le mariage civil ou une autre forme flexible cadrant les relations. « Il faut que les jeunes puissent inscrire leur relation au tribunal ou chez le notaire, qui sont plus crédibles que le clergé, soutient-il. Il faudrait réglementer ces relations libres. Certains choisissent de vivre en union libre pour échapper au divorce. Il faudrait donc alléger les contrats de mariage et établir un accord prénuptial qui soit une autre forme souple du mariage. Il ne faut pas que cette relation demeure libre sans critères ni organisation, car nous retournerons au règne animal. Si deux personnes veulent vivre ensemble, qu’elles le fassent dans le cadre de la loi. Mais qu’elles se quittent aussi dans le cadre de la loi. Celle-ci, qui se proclame une institution moderne, doit résoudre ce problème. Au Liban, les couples vivant en concubinage subissent beaucoup de critiques. C’est la raison pour laquelle le phénomène est limité. Mais il faut le normaliser pour ne pas tomber dans le chaos occidental ni dans la polygamie. »

« La sécurité apportée par le mariage ne m’intéresse pas... »

Michèle, 38 ans, a déjà vécu un concubinage, un mariage et un divorce. Depuis cinq ans, elle vit en union libre avec son compagnon, Georges, et leurs deux enfants. « Vivre en concubinage est vraiment agréable, déclare-t-elle. Malheureusement, notre société libanaise empêche les couples de le faire et leur dicte leurs comportements. En ce qui nous concerne, notre relation est perçue comme un comportement normal par nos familles respectives. Nos frères et sœurs ont, en fait, déjà vécu en union libre. Mais à part nous, personne d’entre eux n’a eu des enfants hors mariage. Mon expérience m’a appris à ne pas me faire trop d’illusions sur le mariage. Il ne s’agit pas uniquement de ce beau jour de fête où l’on est vêtu de blanc. Mais c’est la vie après, avec tous les moments difficiles qui commencent à partir de cet instant. En fait, les gens se marient pour assurer une sécurité à la femme et aux enfants. Moi, je n’ai pas besoin de cette sécurité. Quant à mes enfants, leur problème est résolu. Ils sont étrangers, puisque nous avons, mon compagnon et moi, une double nationalité. D’ailleurs, ça ne sert à rien de leur donner la nationalité libanaise d’autant qu’ils seront considérés comme illégitimes. »
Et la société ? « Elle est hypocrite, répond-elle. Si nous étions de condition modeste, nous aurions été lapidés par les gens. Au Liban, si quelqu’un a les moyens, il vivra tranquillement, qu’il soit chrétien, musulman, druze ou de n’importe quelle autre communauté. Personnellement, on ne m’a jamais reproché le fait de ne pas être mariée. On me le demande par simple curiosité. D’ailleurs, de par mon caractère, je ne laisse pas le choix aux gens. Et si quelqu’un m’a cassé du sucre sur le dos, c’est par ignorance. Non, les personnes avec qui je vis ou que je côtoie n’ont jamais été indiscrètes. Et j’ai exclu de ma vie les rares d’entre elles qui l’ont été. »
Envisagez-vous de vous marier un jour ? « Le contrat et le contexte du mariage ne nous intéressent pas, affirme-t-elle. Nous vivons ensemble parce que nous nous aimons. Et si nous avons eu nos enfants, c’est parce que notre relation est plus sérieuse que le mariage qui, en fin de compte, a été dicté par la société. Si, à l’avenir, nous nous séparons, alors tant pis. Et si, par contre, nous décidons de nous marier, ça doit être un acte romantique. Je veux que le mariage ait un sens. Mais, sincèrement, je ne crois pas aux contrats de longue durée. Je préfère les contrats à durée déterminée. »
« Un homme et une femme doivent toujours garder un petit jardin secret, un endroit où se réfugier de temps à autre, poursuit Michèle. Ils ont besoin de liberté, et une fois qu’ils la perdent, ils rentrent dans ce que j’appelle le cannibalisme du mariage, qui les étouffera. J’ai vécu le mariage et le concubinage et je ne trouve aucune différence entre ces deux modes de vie. Au fait, ce qui est sympathique dans le concubinage, c’est de savoir qu’on n’est pas complètement acquis. » Et de conclure : « La société libanaise est un peu recluse, mais à mon avis, cette situation va changer, d’autant que les couples choisissent davantage de vivre en concubinage. »

Dix ans de vie commune avant que le rêve ne s’envole

Mariée à l’âge de 14 ans, mère à l’âge de 15 ans, Nadine a divorcé quelques mois après avoir fêté son vingtième anniversaire, au terme d’une longue période difficile, marquée par des disputes interminables, notamment en ce qui concerne la garde de l’enfant. Issue d’une famille conservatrice, Nadine l’a finalement emporté et a connu quelque temps après le grand amour. Une relation qui a abouti à une cohabitation de dix années, avant que tout ne s’achève.
« Nous n’avons jamais pensé à cohabiter, raconte-t-elle. C’était la guerre et nous travaillions ensemble. À une certaine période, j’ai dû quitter la maison familiale pour poursuivre mon métier, en raison des lignes de démarcation et des bombardements presque continus. Tout simplement, j’ai pris mes affaires et j’ai déménagé, avec mon fils, dans son appartement. Pourquoi aller ailleurs, alors que nous sortions ensemble ? À l’époque, je ne considérais pas que nous vivions en concubinage. L’idée ne m’avait même pas effleurée. Ce terme nous faisait rire, car nous considérions que nous étions mariés. Nous avions signé un papier en ce sens. »
Mais la société n’a pas été clémente. « On me traitait d’odieuse, d’arriviste, de possessive et de tyran, parce qu’il était connu, déplore Nadine. Mais j’essayais de ne pas accorder une importance à ces ragots. Vous savez, vous ne pouvez jamais être parfait aux yeux de la société, même si vous restez dans votre coin à ne rien faire. La société est ainsi bâtie. L’important donc est de vivre et de se comporter selon ses convictions. Je l’ai fait. »
« La société libanaise condamne le concubinage, parce qu’elle est habituée à tout faire en catimini, poursuit-elle. Actuellement, les filles ont une relation complète avec leur compagnon. Il ne leur reste plus que de cohabiter. Elles ne le font pas, parce que les chaînes sociales les en empêchent. Dans mon cas, la chance a joué son rôle. Si la situation s’était présentée sous un autre angle, je pense que j’aurais hésité en pensant aux “qu’en-dira-t-on ?”. “Que dirait-on de mon fils, mais surtout que penserait mon fils de moi ?” Mais j’aurais quand même franchi le pas. »

« Je n’ai fait du tort à personne »

L’histoire d’amour entre Nadine et Fadi a pris fin, « comme n’importe quel mariage ou autre relation ». « Nous aurions pu continuer à vivre ensemble, mais ça aurait été un mensonge, affirme-t-elle. Parfois, je pense à la situation de la femme dans notre société. Il lui est difficile de prendre l’initiative, surtout quand il s’agit de mettre fin à une relation, quelle que soit sa forme. Ce qui me révoltait, c’était d’entendre dire les gens, “il en a marre d’elle, il a eu tout ce qu’il voulait, alors il s’en est débarrassé”. De temps à autre, je me dis que nous aurions dû nous marier et ignorer les différends qui se sont installés au fil des ans. Mais je me ravise, car j’estime que vivre d’une façon sincère est encore plus important, parce que nous évoluons dans une société basée sur le mensonge, les images et les masques. Si vous grattez un peu la surface, vous trouverez qu’elle est rongée par le mal et le vice. Cela, j’ai refusé de le vivre. »
Et votre fils, vous ne pensez pas que vous lui avez fait du tort ? « Ma relation avec Fadi n’a nui à personne, constate Nadine. Si j’étais restée avec mon mari, mon fils aurait également été meurtri, mais d’une autre façon. Moi aussi j’ai été blessée. Cela dit, je tiens à vous dire que je suis une personne conservatrice et que je n’ai pas honte de ce que j’ai fait. De plus, je n’approuve pas le concubinage d’une façon systématique. Il s’agit en fait d’un excellent moyen pour mieux se connaître avant de franchir le pas du mariage. »

« Une antichambre pour le mariage »

Ils se sont connus pendant trois ans, mais n’ont vécu ensemble que douze mois. Leur choix de déménager ensemble était dicté par le désir de se libérer des contraintes familiales et d’assumer pleinement la vie de couple. « J’ai caché à mes parents notre vie commune parce que, dès le départ, ils n’appréciaient pas notre relation, avoue Élie, 36 ans. Ses parents, par contre, étaient au courant de cette relation et l’encourageaient, considérant qu’il s’agissait d’un prélude au mariage. D’ailleurs, ils n’ont pas vu d’un très bon œil notre séparation. Mon ex, quant à elle, n’est jamais retournée vivre dans la maison familiale, estimant qu’elle en était sortie définitivement. »
Élie et sa compagne vivaient dans un entourage qui n’est pas très conservateur. Et les voisins « la prenaient pour ma femme ». « Nous ne sommes jamais entrés dans les détails », indique-t-il, précisant que le concubinage a été une expérience bénéfique, « bien qu’il ait précipité les choses entre nous ». « Ce mode de vie a été conçu comme une manière pour arranger les choses et sauver le couple, note-t-il. Mais notre relation s’est aggravée. Si nous avions continué ensemble, il aurait fallu régulariser la situation. J’aurais fait un mariage civil, parce qu’il respecte plus les droits de l’homme et de la femme. Je pense que les religieux ne sont pas compétents dans l’organisation des statuts personnels. »
Élie considère que toute relation doit aboutir, d’une façon systématique, à une période de cohabitation. « Je ne me marierai jamais si je n’ai pas vécu maritalement avec ma compagne, affirme-t-il. Le concubinage est l’antichambre du mariage. Il permet au couple de mieux vivre sa relation, de mieux se connaître, de bien prendre conscience des qualités et des défauts de l’autre et de bien mesurer les dangers de la vie à deux au quotidien. »

Une vie qui n’a rien d’ordinaire

Séparée, mère de quatre enfants (deux filles et deux garçons), Carole s’est mariée à l’âge de 16 ans. Elle a vécu quatorze ans durant avec son époux, avant de découvrir qu’il la trompait avec son amie qui habite le même immeuble. Carole quitte alors la maison conjugale et se dirige vers ses parents. « Ma mère et ma sœur m’ont soutenue, alors que mes frères jugeaient que j’avais mal agi, considérant que l’homme était libre, dit-elle. En cette période difficile, j’ai rencontré Toni. Lui seul m’a aidée, alors qu’aucun homme de ma famille n’a pris mon parti. S’ils m’avaient soutenue, je ne pense pas que notre relation aurait évolué, car à l’époque, j’avais besoin de me sentir protégée par un homme. D’ailleurs, quand j’ai senti que je m’attachais à lui, j’ai pris la fuite. Il m’a retrouvée et m’a ramenée auprès de lui. Nous vivons ensemble depuis dix ans déjà. »
Et les enfants ? « Ils vivent avec leur père, répond Carole. Au début, les garçons étaient avec moi. Mais pas les filles. Mon mari avait pris cette décision pour me faire souffrir. C’est sa façon à lui de me tyranniser. Finalement, j’ai pu avoir les filles, par la force. J’ai eu recours à la gendarmerie. Mais le tribunal a jugé que le père devait avoir la garde des enfants, puisque c’est moi qui avais quitté le foyer conjugal. »
Carole n’a pas caché sa relation aux enfants. « Tantôt, je les sens consentants, tantôt non, note-t-elle. Ma fille cadette va se fiancer, alors les filles essaient de me convaincre de quitter Toni. Je ne peux pas le faire. Je ne peux pas tout simplement le congédier et le remercier pour son temps et le support qu’il m’a apporté au cours des dix dernières années, parce que mes enfants le désirent. Où était ma famille quand j’avais besoin d’elle, quand je pleurais toutes les larmes de mon corps et que j’étais déprimée ? Toni seul était à mes côtés. C’est lui qui m’a aidée à acheter ma maison et à avancer dans la vie. Je ne peux pas lui faire ça. C’est à lui de prendre la décision. D’ailleurs, je le pousse à se marier et à fonder sa propre famille, mais il refuse de le faire. Après dix années de vie commune, nous nous sommes habitués l’un à l’autre. »
Et de poursuivre : « Je sais que ma situation n’est pas ordinaire et que je vis d’une façon anormale. Mais je ne sais pas quoi faire. Ma vie n’est pas facile. Quand nous assistons ensemble à un mariage, les gens lui disent “a’kbelak”. Ils se tournent vers moi et me disent “tifrahi minoun”. Je me sens alors mal. Les enfants essaient à présent de me rapprocher de nouveau de leur père. Mais c’est trop tard. Quand j’ai essayé de revenir et d’oublier toute cette histoire, il a refusé de m’ouvrir la porte, obéissant aux ordres de ses parents. Aujourd’hui, il le regrette. »

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